Les écrans occupent aujourd’hui une place centrale dans les débats éducatifs. Téléphones, tablettes, jeux vidéo, réseaux sociaux : leur omniprésence suscite de nombreuses inquiétudes chez les parents, les enseignants et les pouvoirs publics.
Ces inquiétudes sont légitimes. Les travaux scientifiques montrent que certains usages excessifs ou inadaptés peuvent avoir des conséquences sur le développement et les apprentissages des enfants.
Mais le débat public pose souvent la mauvaise question.
La question n’est pas seulement : « Les écrans sont-ils bons ou mauvais pour les enfants ? »
La véritable question est plutôt :
« Dans quel environnement éducatif les enfants utilisent-ils les écrans ? »
Car les recherches récentes montrent que les effets des écrans dépendent largement du contexte familial, social et éducatif dans lequel ils sont utilisés.
Et derrière le débat sur les écrans se cache souvent une autre question, plus fondamentale : celle des inégalités éducatives.
Un enjeu de santé publique et d’éducation
En 2024, la commission d’experts sur l’impact de l’exposition des jeunes aux écrans, mise en place à la demande du Président de la République, a remis un rapport intitulé À la recherche du temps perdu.
Son constat est clair : une exposition excessive ou inadaptée aux écrans peut affecter plusieurs dimensions essentielles du développement de l’enfant :
- le langage ;
- l’attention ;
- le sommeil ;
- les compétences socio-émotionnelles ;
- la santé mentale ;
- les apprentissages scolaires.
Le rapport appelle ainsi à une vigilance renforcée, notamment chez les plus jeunes.
Mais il souligne également un point essentiel : tous les usages des écrans ne produisent pas les mêmes effets.
L’âge de l’enfant, les contenus consultés, la durée d’exposition, mais aussi l’accompagnement des adultes jouent un rôle déterminant.
Autrement dit, les écrans ne constituent pas une réalité homogène.
Les écrans sont déjà présents dans le quotidien des plus jeunes
Selon une étude publiée en 2025 par la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP), les écrans font désormais partie du quotidien de la majorité des enfants dès l’école maternelle.
À 3 ou 4 ans :
- 75 % des enfants regardent ou utilisent régulièrement un écran ;
- près de 45 % disposent d’un équipement numérique personnel ;
- 15 % possèdent leur propre tablette.
Ces chiffres montrent que la question n’est plus de savoir si les enfants utilisent des écrans, mais dans quelles conditions ils les utilisent.
Derrière les écrans, des inégalités sociales très marquées
L’un des principaux enseignements de l’étude de la DEPP est que les usages numériques sont fortement liés aux caractéristiques sociales et culturelles des familles.
Le diplôme des parents, et en particulier celui de la mère, apparaît comme un facteur déterminant.
Les enfants des familles les plus diplômées bénéficient généralement d’usages davantage encadrés, régulés et intégrés à d’autres activités éducatives.
À l’inverse, les enfants des milieux les plus modestes sont plus souvent exposés à des usages fréquents et moins accompagnés.
L’étude montre également que les enfants d’ouvriers non qualifiés disposent plus souvent d’équipements numériques personnels que les enfants de cadres.
Ces résultats rappellent une réalité essentielle : les écrans ne sont pas utilisés dans le vide. Ils s’inscrivent dans des environnements éducatifs eux-mêmes très inégalitaires.
Ce que montre réellement la recherche
Les résultats de la DEPP apportent un éclairage particulièrement intéressant.
Les enfants qui utilisent régulièrement les écrans les jours d’école présentent des performances plus faibles en langage, en mathématiques et dans certaines compétences transversales.
Mais l’étude met également en évidence une réalité moins souvent évoquée.
Lorsque les écrans sont utilisés de manière encadrée, hors temps scolaire, et intégrés dans un environnement riche en activités éducatives — lecture, jeux de société, sorties culturelles, fréquentation des bibliothèques ou médiathèques — les enfants obtiennent au contraire de meilleurs résultats.
Les écarts observés atteignent alors :
- +15 points en langage ;
- +13 points en mathématiques ;
- +14 points en compétences transversales.
Bien sûr, ces résultats ne signifient pas que les écrans améliorent à eux seuls les apprentissages.
Ils montrent surtout que les enfants bénéficiant d’un environnement éducatif riche et équilibré développent davantage de compétences, y compris lorsqu’ils utilisent des écrans.
L’enjeu n’est donc pas uniquement le temps passé devant un écran, mais la place que celui-ci occupe dans l’ensemble des expériences éducatives de l’enfant.
Ce que nous apprennent les travaux de Grégoire Borst
Les recherches de Grégoire Borst, professeur de psychologie du développement, directeur du laboratoire PsyDe du CNRS et membre du Laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques (LIEPP), vont dans le même sens.
Ses travaux rappellent régulièrement que le développement cognitif repose avant tout sur les interactions humaines.
Un enfant apprend en parlant.
Il apprend en écoutant des histoires.
Il apprend en jouant.
Il apprend en posant des questions.
Il apprend en explorant son environnement.
Il apprend grâce aux échanges avec les adultes et avec les autres enfants.
Les écrans peuvent accompagner certains apprentissages. Mais ils ne remplacent pas ces interactions fondamentales.
Lorsqu’ils prennent leur place, les conséquences peuvent être importantes.
La véritable question : quelles ressources éducatives pour chaque enfant ?
Le débat public oppose souvent deux camps : les partisans et les adversaires des écrans.
Cette opposition est trop simpliste.
Car les écrans révèlent souvent des inégalités plus profondes.
Tous les enfants n’ont pas accès aux mêmes ressources éducatives.
Tous les enfants ne fréquentent pas les mêmes lieux culturels.
Tous les enfants ne disposent pas du même accompagnement dans leurs apprentissages.
Tous les enfants n’ont pas la même familiarité avec la lecture, les livres ou les activités éducatives.
Les écarts observés autour des écrans sont souvent le reflet de ces différences plus larges.
Ce que nous observons chez Coup de Pouce
Depuis plus de trente ans, les équipes de Coup de Pouce accompagnent des enfants qui rencontrent leurs premières difficultés scolaires.
Notre expérience de terrain rejoint largement les conclusions de la recherche.
Ce qui permet aux enfants de progresser, ce sont avant tout :
- les interactions humaines ;
- le développement du langage ;
- la lecture ;
- le jeu ;
- la confiance en soi ;
- l’implication des parents.
C’est pourquoi nos programmes privilégient les situations d’échanges, les activités ludiques, les découvertes culturelles et la participation des familles.
Mis en œuvre directement au sein des écoles, en partenariat avec les collectivités locales, ils s’inscrivent dans une véritable logique territoriale.
Les enfants et leurs familles découvrent ainsi les médiathèques, bibliothèques et autres ressources éducatives de proximité qui peuvent continuer à les accompagner bien au-delà du programme.
Car réduire les inégalités éducatives ne consiste pas seulement à agir auprès de l’enfant.
Cela consiste aussi à renforcer l’ensemble de l’environnement qui favorise ses apprentissages.
Déplacer le regard
Les risques liés aux écrans existent.
Ils doivent être pris au sérieux.
Mais si nous voulons réellement lutter contre les inégalités scolaires, il faut déplacer le regard.
La question n’est pas seulement de réduire le temps d’écran.
La question est de garantir à tous les enfants l’accès à ce qui nourrit durablement leurs apprentissages :
- des échanges avec les adultes ;
- des histoires lues et racontées ;
- des jeux ;
- des activités culturelles ;
- des lieux où développer leur langage et leur curiosité ;
- des adultes qui les encouragent et les accompagnent.
Les écrans ne créent pas à eux seuls les inégalités éducatives.
Mais ils nous rappellent que tous les enfants ne grandissent pas dans les mêmes conditions.
Et que les premières années de vie restent, plus que jamais, un moment décisif pour construire l’égalité des chances.
Sources
- Rapport de la Commission d’experts sur l’impact de l’exposition des jeunes aux écrans, Enfants et écrans – À la recherche du temps perdu, remis au Président de la République, avril 2024.
- DEPP, Usage des écrans par les enfants de 3 à 4 ans : pratiques et liens avec les apprentissages, 2025.
- Travaux de Grégoire Borst, laboratoire PsyDe (CNRS) et LIEPP.





